Actualités Interview de Coline Rapneau, ex-CICR, par Le Comité consultatif estudiantin du Musée

Le Comité consultatif estudiantin du Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge partage, à travers ce nouvel article, un aperçu des échanges qu’il a eu la chance d’avoir avec Coline Rapneau, ex-CICR, aujourd’hui responsable du programme de la protection contre l’exploitation, les abus et le harcèlement sexuels (PSEAH Manager) chez CHS Alliance et Co-Active Coach.

Coline Rapneau, actuellement PSEAH Manager chez CHS Alliance et Co-Active Coach, a débuté sa carrière en 2004 dans les tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et pour le Rwanda comme Assistante Juridique au sein des chambres puis du conseil de la Défense, avant de rejoindre le CICR en 2007. Elle y passera 13 ans, dont la moitié sur le terrain en tant que déléguée protection (Guinée-Conakry, République démocratique du Congo, Haïti et Cambodge), avant de prendre les postes de Conseillère Violences Sexuelles à la Direction des Opérations au siège à Genève en 2013 puis de Gestionnaire du projet Crowdfunding au département de la communication.

Coline est titulaire d’un Master (DEA) en relations internationales, spécialisation droit international, de l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève).

Quel était ton ressenti sur l’humanitaire avant de partir sur le terrain ? T’attendais-tu à vivre l’expérience que tu as vécue ?

Quand j’ai intégré le CICR en 2007, à 27 ans, j’avais mes idéaux sur l’humanitaire, une motivation incroyable et une envie d’avoir un impact significatif sur le terrain. J’imaginais le monde de l’humanitaire comme étant parfait, idyllique. Malgré la rencontre de personnes absolument magnifiques, je me suis pris un coup de massue assez lourd lorsque je suis arrivée en Guinée Conakry pour ma première mission.

Non seulement parce que je m’étais conditionnée psychologiquement à partir dans un contexte de guerre alors qu’au final je me suis retrouvée dans une situation de développement, pour laquelle je n’avais pas été véritablement préparée par le CICR pendant la formation de quatre semaines données à tout nouveau délégué (à l’époque formation appelé Ecogia). Mais aussi parce que je suis tombée sur certaines personnes qui, comme partout, ont leur passé, leurs expériences, leur personnalité et qui, pour certaines, ont développé au fil de leurs missions et de leur vécu des mécanismes de défense plutôt négatifs… Avec pour conséquence, une attitude extrêmement dure et désobligeante, pour ne pas dire irrespectueuse. En tant que déléguée dans ma première mission, encore jeune et pleine d’espoirs, ça refroidit. Même si cette mission, pour toutes les autres rencontres incroyables que j’ai pu faire, a été fantastique en terme personnel et professionnel.

Ce que j’en ai retiré, à cette époque, c’est que les humanitaires, quels qu’ils soient, ne sont que le reflet de la société. C’est un échantillon de ce qui existe partout ailleurs. Le monde de l’humanitaire n’est pas meilleur ou pire que le monde du privé. C’est un cosmos humain, avec ses dynamiques, ses disfonctionnements, ses avantages et ses inconvénients, tout simplement. Sauf qu’on se retrouve dans des environnements où les émotions, de par la situation (guerre, stress, pression, peurs ou isolement, sécurité limitée) sont à leur paroxysme…

Pourrais-tu nous expliquer comment tu te prépares concrètement à partir en mission ? Et le retour, comment ça se passe ?

Je dirais qu’on n’est jamais vraiment préparé à ce qu’on va voir, faire ou entendre en prison par exemple, sur le terrain ou autres. Ça dépend des personnes, mais on a tendance à développer soi-même des moyens de protection internes. On a ceux qui s’ouvrent aux autres, sont joviaux, puis ceux qui deviennent hypersensibles, solitaires ou agressifs. Dans les formations du CICR, on est incité à comparer notre situation à celle d’un avion en perdition : on met son masque à oxygène en premier si on veut être capable de pleinement aider les autres. C’est une belle métaphore qui est très vraie dans notre métier. On ne peut pas s’attendre à être bien et totalement disponible avec les personnes affectées par les conflits/situations de violence/vulnérables et à donner 100% de soi-même, si on n’est pas bien avec soi-même.

Selon moi, il est indispensable que chaque humanitaire revenant du terrain, quel qu’il soit, puisse avoir la possibilité d’être suivi par un professionnel (psychologue), même s’il n’en a pas besoin au final. La Croix-Rouge australienne notamment, a ce service en place, si je ne me trompe pas. Être suivi permet d’avoir un espace dédié et protégé qui donne l’opportunité au personnel rentrant de décharger ses émotions/expériences vécues, aussi bien opérationnelles qu’humaines. Il peut être écouté et considéré.

Tu trouves qu’on en parle suffisamment au grand public de la santé mentale et du bien-être des humanitaires ? Est-ce qu’il y aurait une bonne manière de le faire ?

On en parle davantage qu’il y a 10 ans, c’est certain. Les langues se délient de plus en plus depuis quelques années dans le secteur.

Les humanitaires sont deux à trois fois plus à risque que la population générale à tomber en burnout, développer une maladie mentale ou mettre en place des mécanismes de résistance dangereux (comme l’alcoolisme par exemple). CHS Alliance dans un rapport de Janvier 2020 “working well”[1]  explique et analyse les raisons à cela. Plus que les facteurs opérationnels de stress, ce sont les facteurs organisationnels qui sont à l’origine principalement de ces conséquences sur le bien-être des employés humanitaires ; lourdeurs bureaucratiques ; environnements de travail dysfonctionnels ou toxiques avec un manque de confiance indéniable, de communication, d’espace où l’on peut s’exprimer librement, et d’alignement des valeurs. Tout cela crée des situations dans lesquelles des comportements inacceptables deviennent courants. Le « comment » on travaille, comment on traite nos pairs et nous-mêmes (attitudes, manière de penser, valeurs, etc.) a un impact incontestable sur le « ce que l’on fait ».

Enfin, en quoi l’action humanitaire nous concerne-t-elle tous, ici et maintenant, dans notre vie de tous les jours ?

L’humanitaire, au fond, ce n’est pas uniquement ce qui se passe à quinze ou vingt mille kilomètres de chez nous. Ce n’est pas nécessairement essayer de « sauver le monde ». Dans le mot humanitaire, il y a le mot humain… c’est un tout. L’humanitaire commence chez soi, au pied de sa porte, et s’applique en tout temps. Aider un voisin âgé par exemple à faire ses courses en temps de covid. L’humanitaire, c’est la tolérance, la solidarité ; c’est être capable de respecter son prochain, quel qu’il soit. C’est être bienveillant ; c’est apprendre à ne pas juger. C’est créer l’espace pour que l’autre puisse s’exprimer. C’est écouter pleinement, ce qui va au-delà du simple entendre ou prétendre savoir… c’est comprendre ce qui peut se passer et être là pour l’autre.

Le jour de mon intégration au CICR en aout 2007, avant de rejoindre le centre Ecogia à Collex Bossy, on visitait le musée. A l’époque, c’était encore l’ancienne version, avant qu’il ne devienne davantage interactif. Je me rappelle qu’il y avait cette phrase de Confucius notée devant une œuvre et celle-ci disait « Ne fais pas autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». C’était un adage qui m’était déjà très cher. Mais ce jour-là, j’ai compris que c’était aussi cela l’humanitaire…Et que ce principe peut s’appliquer aussi bien sur le terrain, au siège, dans la rue, que chez soi avec sa famille, ses enfants, ou son entourage. C’est ça pour moi l’humanitaire d’ici et maintenant.

Le Comité consultatif estudiantin remercie encore infiniment Coline pour la bienveillance avec laquelle elle a répondu à ses questions et se permet de proposer ici, pour les personnes intéressées, d’approfondir les thématiques abordées à travers deux liens :

[1] https://www.chsalliance.org/get-support/resource/working-well-aid-worker-well-being-and-how-to-improve-it/

2 réponses à “Interview de Coline Rapneau, ex-CICR, par Le Comité consultatif estudiantin du Musée”

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